Auprès de mon arbre…une rencontre intime entre l’art et la science

Par Olivier Kahn / Publié le 20 avril 2017

L’Université Paris-Sud est partenaire du Festival Curiositas organisé par la Diagonale Paris-Saclay du 18 au 21 mai 2017. Une nouvelle édition qui permet notamment au public de découvrir des installations originales nées de la rencontre entre un artiste et un scientifique. Zoom sur le projet Dendromité, une exploration émouvante des échanges invisibles qu’ont les arbres avec l’homme et l’air qui les entourent.

Claire Damesin est chercheuse en écophysiologie végétale au laboratoire Ecologie Systématique et Evolution- ESE(Université Paris-Sud / CNRS / AgroParisTech) dans l'équipe écophysiologie végétale. Elle a porté avec l’artiste plasticienne Karine Bonneval le projet Dendromité, inspiré  des protocoles scientifiques d’étude de la respiration des troncs des arbres. Elle nous présente leur démarche.

Comment s'est faite la rencontre avec Karine Bonneval ?

Karine Bonneval avait contacté le service Arts et Culture de l’Université car elle souhaitait répondre à l'appel à projet arts et sciences de la Diagonale Paris-Saclay. Par ricochets - et merci à tous les intermédiaires -, sa recherche de collaboration avec un chercheur dans le domaine végétal est arrivée dans ma boîte aux lettres. J’ai tout de suite répondu car interagir avec une artiste correspondait tout à fait à mon envie d'élargir les frontières de la science. Quelques jours après, Karine est venue au laboratoire et, dès notre première rencontre, les échanges ont été riches et stimulants.

Comment vous est venue l’idée de départ ?

Karine travaillait depuis plusieurs années sur les interactions entre l’homme et les végétaux. Pour ma part, au sein de l’équipe Ecophysiologie végétale du laboratoire ESE, j’étudie le fonctionnement des arbres en relation avec les conditions environnementales. Les végétaux échangent de la matière avec leur milieu. Par exemple, ils émettent du CO2 respiratoire en permanence sur toute leur surface. Or, ces flux ne sont pas visibles à l’œil nu. Avec Karine, nous avons réfléchi à une manière nouvelle de matérialiser ces échanges tout en les mettant en lien avec la respiration de l’être humain. Nous nous sommes aussi intéressées à d'autres interactions invisibles entre l'homme et l'arbre à travers les échanges de micro-organismes. Les interactions entre micro-organismes et arbres sont bien étudiées dans les sols, elles le sont beaucoup moins au niveau de l’écorce. Nous avons travaillé avec Ludwig Jardillier, écologue microbien, enseignant-chercheur au sein de l’équipe Diversité, Ecologie et Evolutions microbiennes du laboratoire ESE, pour rendre perceptibles également ces communautés de micro-organismes vivant sur les troncs.

Pouvez-vous nous présenter en quelques mots ce projet ?

L'idée principale était donc de rendre perceptibles des échanges invisibles qu'ont les arbres avec leur environnement et l'homme (nous n'avons exploré que certaines facettes, il y en a encore bien d'autres !). Le développement du projet s'est déroulé sur deux ans et continue encore. Il y a eu alternance de discussions et phases de terrain. En ce qui concerne les flux de CO2, Karine Bonneval est venue avec moi en forêt découvrir comment je réalisais les mesures de respiration des troncs. Puis elle a participé une semaine à un stage de terrain dédiés aux étudiants de M1 du master BEE (biodiversité, écologie et évolution) en forêt de Brocéliande où elle a monté pour la première fois in situ la chambre d'intimité.

Justement, pouvez-vous nous en dire plus sur cette « chambre d’intimité » ?

Karine a eu l’idée de créer des « chambres d’intimité » à partir des chambres d’échanges gazeux que j’utilise pour quantifier la respiration des troncs et branches lors de mes études sur le terrain. Ainsi on reliait un protocole expérimental d'écophysiologie végétale à l'idée  d'un lieu intime avec l'arbre. D'où le terme Dendromité, résultat de la fusion de « Dendro » qui vient du grec ancien δένδρον, dendron, qui signifie « arbre » avec le terme « intimité ». Ces chambres permettent de créer une atmosphère intime avec le végétal en nous isolant du milieu extérieur, sans toutefois nous en couper complètement grâce à leur transparence.

Nous avons réalisé ensemble le montage de la chambre sur un site forestier de tour à flux géré par notre équipe dans la forêt de Barbeau près de Fontainebleau : http://www.barbeau.u-psud.fr/. C'est à ce moment là que nous avons tourné les images du film. L'originalité ici est l'utilisation d'une caméra, développée récemment par la société FLIR, qui permet de visualiser les flux de CO2. Je tiens à remercier cette entreprise qui nous a gentiment prêté cet outil que nous n’avions pas les moyens d’acquérir. Cette caméra, généralement utilisée pour détecter les fuites de gaz en usine, a ainsi connu sa première sortie en forêt... L’être humain dégage beaucoup plus de CO2 que la surface des arbres mais nous avons réussi, par des dispositifs situés à l'intérieur de la chambre et fixés sur les troncs, à accumuler le CO2 issu de l'arbre, pour ainsi en saisir quelques bulles ! Cette caméra - qui est aussi thermique - nous a également permis de visualiser les changements de température qu’induit, par exemple, le fait de poser sa main sur l’écorce.

Et au sujet des microorganismes ?

En plus des créations dans la nature et du film, Karine a également développé une installation "Constellations" exposée en décembre 2015 à l’Ecole Supérieure d’Art et de Design d’Orléans : les visiteurs pouvaient se mettre sous un dôme géodésique, sur la surface duquel étaient disposées des boîtes de Pétri où se développaient des micro-organismes prélevés sur des troncs par le toucher d'une main humaine. Au sein du dôme, en levant les yeux, on pouvait contempler une "voûte étoilée" constituée de colonies de microorganismes ayant poussé à l'issue de cette rencontre fortuite entre deux biotopes.

Finalement, à quoi peut s’attendre le spectateur ? 

Notre projet, financé par la Diagonale, se décline à travers des installations en extérieur (les chambres d'intimité), en intérieur (les dômes étoilés de microorganismes) et également un film expérimental. Ce film, finalisé depuis peu avec la participation de Gabrielle Reiner (montage) et Jean-Michel Ponty (musique) a été présenté dans les médiathèques de Massy et d'Evry (dans le cadre d'une exposition itinérante de QSEC2). Il l'est actuellement à la médiathèque des Ulis jusqu'au 22 avril et le sera au Festival CURIOSITas en mai 2017. Nous serons également présents aux 2e rencontres LASER, mercredi 3 mai, à 19h qui se déroulent au siège de la maison de couture Agnès B. (17 rue Dieu -10ème ardt- Paris). Enfin, en parallèle, Karine développe la création d'autres œuvres autour de ce thème Dendromité et l'ensemble sera exposé aux jardins de Drulon (http://www.drulon.com) cet été. Ainsi, tout comme les arbres auxquels nous nous intéressons, cette œuvre continue de croître et de développer de nouvelles ramifications. Nos échanges avec Karine se poursuivent. Je vous invite à parcourir son site internet : www.karinebonneval.com.

CURIOSITas est le festival Arts & Sciences de la Comue Paris-Saclay dont l’Université Paris-Sud est membre fondateur. Cet évènement présente des créations Arts et Sciences en permettant à des scientifiques et des artistes de se retrouver autour de projets communs, ambitieux et novateurs.

 

Les rendez-vous pour découvrir ces projets :
Jeudi 18 > dimanche 21 mai 2017 : l’intégralité des projets seront présentés au CNRS de Gif-sur-Yvette.
Avril > juillet 2017 : certaines œuvres du festival seront présentées sur le territoire de la CPS (Communauté Paris-Saclay) : à la médiathèque des Ulis, la médiathèque de Palaiseau et à l’espace culturel de Gif-sur-Yvette.
Toutes les infos sur www.curiositas.fr

Dernière modification le 20 avril 2017