Une relation inédite entre la survenue de migraines et l’incidence de diabète de type 2 chez les femmes ?

Par Cécile Pérol / Publié le 18 décembre 2018

Une association inverse entre la migraine et le diabète de type 2 a été mise en évidence par l’équipe Générations et Santé (Centre de recherche en Epidémiologie et Santé des Populations, UMR 1018 Inserm, Université Paris Sud Paris Saclay, Gustave Roussy, à Villejuif) à partir de données de la cohorte E3N. Les chercheurs ont notamment observé une diminution progressive de la prévalence de migraine à l’approche du diagnostic du diabète de type 2, suggérant ainsi divers mécanismes potentiels liant les deux pathologies. Ce travail a été publié dans le journal américain JAMA Neurology.

La migraine est une maladie qui survient plus fréquemment chez les femmes. Jusqu’à près d’un quart des femmes entre 30 et 40 ans ont des migraines, contre moins de 10% seulement chez les hommes de cette tranche d’âge. Même si la fréquence des migraines diminue ensuite avec l’âge et notamment après la ménopause, on ne connaît encore que trop mal l’influence de la migraine sur la santé à long terme. Des travaux ont déjà montré un sur-risque cardiovasculaire chez les personnes ayant des migraines, mais aucune étude fiable de grande ampleur n’avait été entreprise jusque-là concernant le diabète de type 2.

Ce travail a porté sur plus de 74 000 femmes de la cohorte E3N suivies depuis 1990 et a mis en évidence deux principaux résultats. Tout d’abord il a été montré que les femmes de la cohorte E3N qui avaient des migraines avaient moins de risque de développer un diabète de type 2 au cours du suivi, avec une diminution de risque d’environ 30% par rapport aux femmes qui n’avaient pas de migraine. Ensuite, il a été montré que, chez les femmes qui ont développé un diabète de type 2 au cours du suivi, la prévalence de migraine chutait de manière linéaire à l’approche du diagnostic, même après prise en compte de l’âge et des principaux facteurs de risque de migraine et de diabète de type 2. Si dans la cohorte,  22% des femmes déclaraient avoir des migraines 24 ans avant le diagnostic de leur diabète, la proportion n’était plus que de 11% au moment du diagnostic. En revanche, après le diagnostic du diabète, la proportion de femmes avec migraines restait stable aux alentours de 11%, jusqu’à 22 ans après le diagnostic.

Quels sont les mécanismes possibles ?

On sait qu’il est observé des états d’hyperglycémie et d’hyperinsulinémie dans les années précédant le diagnostic du diabète de type 2. Les résultats de cette étude suggèrent l’hypothèse que l’hyperglycémie et l’hyperinsulinémie chroniques puissent moduler la survenue des migraines chez les femmes. De plus, il existe des connections étroites entre un neuropeptide, CGRP (calcitonin gene-related peptide) qui semble jouer un rôle important dans la physiopathologie de la migraine et le métabolisme du glucose. Ces relations pourraient également expliquer les résultats observés. D’autres hypothèses hormonales ou génétiques pourraient être également impliquées, mais les mécanismes suggérés ici pour la première fois dans une grande population doivent être désormais confirmées dans d’autres études plus mécanistiques.

Et maintenant ?

Guy Fagherazzi, chercheur en charge du programme diabète dans l’équipe Inserm Générations et Santé, précise : “Ces travaux n’auraient pas été possibles sans la quantité et la qualité des données fournies grâce au long suivi des participantes de l’étude E3N (28 ans, 1990-2018). Ce matériel de recherche est unique en France et permet d’identifier des associations jusque-là insoupçonnées. Ces travaux ouvrent de nombreuses perspectives de recherche à la fois sur l’épidémiologie de la migraine et du diabète de type 2, mais également sur les mécanismes biologiques associés”. Désormais, les travaux sur les déterminants de la survenue de migraines ainsi que les conséquences de la migraine sur le risque d’autres pathologies chroniques (cancer, maladies cardiovasculaires, maladies neurodégénératives) vont être poursuivies dans l’étude E3N. De plus, l’étude E4N, actuellement en cours de recrutement, permettra de prolonger ces travaux en suivant les enfants et petits-enfants des participantes, en s’intéressant notamment aux facteurs influençant la transmission des pathologies comme le diabète de type 2 et la migraine aux générations suivantes.

Diabète. Aujourd’hui, le diabète, sous toutes ses formes, touche près de 4 millions de personnes en France, soit plus de 5% de la population. Dans le monde, on compte aujourd’hui environ 425 millions de personnes avec un diabète et on en prévoit plus de 693 millions en 2045. Chaque année, 5 millions de décès sont imputables à cette pathologie, soit 1 décès lié au diabète toutes les 6 secondes.

 

E3N et E4N. L’étude E3N ou Etude Epidémiologique auprès de femmes de la MGEN (Mutuelle Générale de l'Education Nationale) est une étude de cohorte prospective portant sur environ 100 000 femmes volontaires françaises nées entre 1925 et 1950 et suivies depuis 1990. Les femmes remplissent et renvoient des auto-questionnaires tous les 2 à 3 ans, depuis 1990 . Elles sont interrogées sur leur mode de vie d'une part, et sur l'évolution de leur état de santé d'autre part. Le taux de « perdues de vue » est très faible du fait de la possibilité qu'offre la MGEN de suivre les non-répondantes. L’étude E3N est soutenue par quatre partenaires fondateurs : l’Inserm, la Ligue contre le Cancer, l’Institut Gustave Roussy et la MGEN. L’étude E3N est aujourd’hui prolongée par l’étude E4N (e4n.fr), étude sélectionnée comme Investissement d’Avenir en 2011 par l’Agence Nationale de Recherche et qui a pour objectif de suivre les enfants et petits-enfants des femmes d’E3N, ainsi que les pères biologiques de leurs enfants, afin d’étudier la santé en relation avec le mode de vie moderne chez des personnes d'une même famille, sur trois générations. Le recrutement de l’étude E4N est actuellement en cours.

 

Sources. Ce travail a fait l’objet d’une publication dans le journal américain JAMA Neurology.
G. Fagherazzi, D. El Fatouhi, A. Fournier, G. Gusto, FR. Mancini, B. Balkau, MC.Boutron-Ruault, T. Kurth, F. Bonnet. Associations Between Migraine and Type 2 Diabetes in Women: Findings From the E3N Cohort Study. JAMA Neurology (2018)

 

Contacts :
Guy Fagherazzi, (guy.fagherazzi @ gustaveroussy.fr, Twitter : @GFaghe), Chercheur en épidémiologie, en charge du programme de recherche sur le diabète et ses complications au sein de l’équipe “Générations et Santé” du Centre de Recherche en Epidémiologie et Santé des populations (Inserm UMR 1018).

Dernière modification le 18 décembre 2018