Quand les fourmis envahissantes prennent le train de la mondialisation en marche

Par Cécile Pérol / Publié le 26 juin 2017

La dispersion accidentelle d’espèce de fourmis dans le monde est fortement liée à l’activité économique mondiale, mais son impact a varié selon les espèces et les époques, avec deux périodes d’introduction majeures identiques aux grandes étapes de la mondialisation : la fin du 19e siècle et le lendemain de la seconde guerre mondiale. Cette étude, à laquelle Sébastien Ollier du laboratoire Ecologie, systématique et évolution (Université Paris-Sud / CNRS / AgroParisTech) a participé, est publiée dans la revue Nature Ecology and Evolution du 22 juin 2017.


Plusieurs reines de Wasmannia Auropunctata, une espèce invasive : la polygynie est un facteur important dans le succès de l'invasion. © www.konig-photo.com

Au cœur de la mondialisation il y a ces chaînes de productions globalisées qui intègrent, grâce à la division internationale du travail et aux  réseaux de transports planétaires, l’ensemble du processus de production à l’échelle mondiale. Cette intégration internationale à travers ces mouvements de marchandises et ces déplacements humains a également des effets collatéraux moins bien connus, à savoir la dispersion accidentelle d’espèces dans le monde entier.

Généralement, les espèces importées accidentellement sont des espèces de petite taille. Parmi celles-ci, les fourmis sont d’excellents candidats grâce à leur organisation sociale qui leur confère des capacités d’établissements extraordinaires leur permettant de s’installer dans des environnements divers, voire extrêmes, telle que la toundra sibérienne. Leur organisation sociale confère également à certaines espèces de fourmis un caractère invasif puissant. Non seulement ces espèces envahissantes de fourmis sont capables de déplacer de nombreuses espèces natives, mais elles sont également nuisibles aux sociétés humaines. Aux Etats-Unis, par exemple, près de 200 000 personnes par an sont soignées suite aux attaques de fourmis. Les fourmis envahissantes causent également des dommages colossaux sur les infrastructures et les plantations.

Des scientifiques suisses et français (1) ont cherché à caractériser dans quelle mesure les activités induites par la mondialisation passée et actuelle ont laissé leur empreinte dans la distribution des espèces de fourmis aujourd’hui. Ils ont mis en évidence que les 241 espèces de fourmis considérées comme introduites par l’Homme sont présentes dans bien plus de pays que les 12 863 espèces restantes dont on connaît la distribution géographique. Cela témoigne de l’importance de l’activité humaine dans la dispersion de certaines espèces de ce  taxon. Mais l’impact de cette activité humaine, loin d’être uniforme, a varié selon les époques et les espèces considérées. Afin d’étudier ces  variations, les scientifiques ont rassemblé les premières dates d’introduction de chaque espère de fourmis, dans l’ensemble des pays où elles ont pu s’établir grâce aux activités humaines depuis 1750. Une accélération du processus d’établissements dans les dernières décennies, période où la mondialisation apparaît la plus intense, était attendue dans les résultats. Mais ce sont plutôt deux grandes  périodes d’introduction qui ont été mis en évidence : la première associée aux grandes vagues de colonisation de la fin du XIXème siècle et l’expansion impérialiste des grandes puissances de l’époque, la seconde marquée par la reprise de la production et du commerce  mondial au lendemain de la seconde guerre mondiale.

Ces deux vagues d’introduction sont le reflet des deux grandes vagues de mondialisation qui ont marqué l’histoire du XIXème et du XXème, vagues ponctuées par la période de repli liée aux deux guerres mondiales. Cette relation, largement ignorée jusqu’à présent dans la littérature sur les invasions biologiques, témoigne des liens étroits qui existent entre l’activité économique à l’échelle mondiale et la  biogéographie des fourmis. Cependant, toutes les espèces dispersées n’ont pas bénéficiées de la même manière des deux vagues de mondialisation. Cette différenciation en termes de dynamique spatio-temporelle étant en grande partie déterminée par les traits biologiques qui caractérisent ces  espèces – en l’occurrence leur petite taille, leur capacité à s’adapter à des habitats perturbés ou leur  organisation sociale particulière régie par l’existence de plusieurs reines par colonie – il est désormais possible d’anticiper le mode de dispersion future de certaines espèces présentant ces traits particuliers.

En révélant l’avantage conféré aux espèces envahissantes par la complexité de leur mode d’organisation sociale, cette étude vient conforter l’idée que la socialité est un facteur clé du succès écologique d’espèces, en tout cas chez les insectes !

Notes :

1 Du Laboratoire d’écologie et évolution (Université de Lausanne) et du laboratoire Ecologie, systématique et évolution (Université Paris-Sud, CNRS, AgroParisTech)

Dernière modification le 26 juin 2017