L’anorexie à corps perdu

Par Gaëlle Degrez / Publié le 21 avril 2017

Comment se reconnecter avec un corps souvent honni lorsqu’on est atteint d’anorexie mentale ? Pour répondre à cette question, des chercheurs de l’UFR STAPS de l’Université Paris-Sud, spécialistes de l’étude des activités physiques adaptées, se sont penchés sur les représentations mentales de personnes atteintes d’anorexie.

L’anorexie mentale, un trouble du comportement alimentaire pouvant conduire à une maigreur morbide, est définie par plusieurs critères. L’un d’entre eux est l’altération de la perception du poids ou de la forme de son propre corps.

Des chercheurs du laboratoire Complexité, Innovation, Activités Motrices et Sportives (CIAMS) de l’UFR STAPS viennent de publier une étude dans laquelle ils ont voulu comprendre si cette distorsion de l’image du corps reflétait un déficit général des représentations mentales corporelles chez les patientes anorexiques, ou bien s’il ne concernait que la perception de leur propre corps.

Confronter le corps perçu avec le corps réel

Les chercheurs ont utilisé l’échelle de silhouettes du « Contour Drawing Rating Scale » (CDRS) de Thompson et Gray (1995) pour étudier trois représentations mentales corporelles : la corpulence actuelle de son propre corps (current body size) ;  la corpulence idéale (ideal body size) ; la corpulence normale (normal body size). L’échelle du CDRS est composée de neuf silhouettes d’extrêmement mince à extrêmement grosse.

Dans un premier temps, ils ont déterminé l'indice de masse corporelle (IMC) qui correspond à chaque silhouette du CDRS. L'IMC est un standard utilisé par l'Organisation Mondiale de la Santé afin de déterminer la corpulence d'une personne, et notamment d’évaluer les risques liés aux désordres alimentaires (sous-alimentation,  surpoids, etc.). L’IMC est le rapport du poids (exprimé en kg) sur le carré de la taille (exprimée en mètre).

Dans le cadre d’une collaboration avec des hôpitaux français, les chercheurs ont constitué un premier panel de cinquante-six patientes souffrant d’anorexies. Pour pouvoir confronter leurs données, ils ont constitué un second groupe de cinquante-six participantes du même âge sans trouble avéré.

Toutes les participantes ont alors été interrogées sur leur corpulence actuelle qu’elles devaient estimer en choisissant parmi les 9 silhouettes de l’échelle CDRS, celle qui correspondait le mieux à leur perception.

L’équipe du CIAMS a ensuite confronté les IMC des silhouettes choisies avec les IMC réels des participantes. 

Une perception erronée de son corps

Les résultats ont d’abord montré que pour les deux groupes, la représentation mentale de sa propre corpulence évoluait bien proportionnellement avec son IMC réel.

Les chercheurs ont ensuite comparé grâce à des simulations numériques deux modèles théoriques régulièrement utilisés dans les études cliniques. (voir la figure). Le premier modèle dit du double canal prédit que les femmes anorexiques surestiment systématiquement leur corpulence, comparativement aux autres femmes qui auraient une représentation relativement plus proche de la réalité de leur corps. Le second modèle baptisé modèle du canal unique, prédit quand à lui que la corpulence perçue des femmes de chaque groupe est située sur un même continuum où les femmes anorexiques surestimeraient beaucoup leur corpulence réelle alors que les femmes « bien en chair » sous-estimeraient un peu leur corpulence actuelle.

Les résultats obtenus ont permis de valider le deuxième modèle du canal unique. L’hypothèse d’un continuum commun pour les deux groupes, où les patientes anorexiques surestiment beaucoup plus leur corpulence réelle que les femmes non anorexiques sort renforcée


Résumé des données de corpulence perçue, comparativement aux prédictions des deux modèles théoriques testés par Moscone et collaborateurs (2017).


Pour aller plus loin, les scientifiques ont cherché à savoir si les patientes anorexiques avaient le même raisonnement que les femmes « contrôles » vis-à-vis de plusieurs représentations corporelles. Ils se sont aperçus que c’était bien le cas.

Dans les deux groupes, la corpulence idéale est plus mince que la silhouette que chacune pensent avoir, qui est elle-même plus mince que la corpulence jugée comme "normale" (corpulence moyenne dans la population normale).

L’étude a ainsi pu démontrer qu’en termes de représentations corporelles, la pathologie des femmes anorexiques se reflète surtout dans l'écart entre l'état réel de leur corps (maigreur morbide) et la corpulence qu'elles pensent avoir qui serait due à une perception erronée de leur corps.

Afin de permettre aux patientes de se reconnecter avec ce corps qu'elles voudraient voir disparaître, en retrouvant un regard positif sur leur corps, nos étudiants STAPS de la filière en Activité Physique Adaptée et Santé (STAPS APA&S, en Licence et Master) sont notamment formés afin de mettre en place des programmes d’activés physiques adaptées axés sur de l’expression corporelle (par ex., exercices de stretching, de yoga, etc.) et également de la relaxation.  

Anne-Laure Moscone, Michel-Ange Amorim, Christine Le Scanff, et Pascale Leconte. (2017). A model-driven approach to studying dissociations between body size mental representations in anorexia nervosa. Body Image, 20, 40-48.  http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1740144515301157

 

Contact : Michel-Ange Amorim – Laboratoire CIAMS (Complexité, Innovation, Activités Motrices et Sportives), UFR STAPS de l’Université Paris-Sud – michel-ange.amorim@u-psud.fr

 

La loi sur la maigreur excessive des mannequins n'a toujours pas son décret d'application
https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000031912641&categorieLien=id

Voir Echéancier des décrets :
https://www.legifrance.gouv.fr/affichLoiPubliee.do?idDocument=JORFDOLE000029589477&type=echeancier&typeLoi=&legislature=14« Prévention de l'anorexie mentale et lutte contre la valorisation de la minceur excessive : modalités d’application et de contrôle de l'obligation de la mention “Photographie retouchée” sur les photographies à usage commercial de mannequins dont l’apparence corporelle a été modifiée par un logiciel de traitement d’image afin d’affiner ou d’épaissir la silhouette du mannequin. » Article 19     art L. 2133-2, code de la santé publique

Dernière modification le 21 avril 2017