Et si nous changions notre regard sur la biodiversité ?

Par Gaëlle Degrez / Publié le 15 mars 2016

Loin de se limiter au seul bien-être des humains, les actions de conservation de la biodiversité doivent laisser au vivant ses potentialités évolutives. Ces choix sont en effet cruciaux pour le devenir de nos sociétés et du reste du vivant. Tel est le message qu’adressent François Sarrazin, Professeur de l’Université Pierre et Marie Curie au Centre d'Ecologie et des Sciences de la Conservation (CESCO, MNHN-CNRS-UPMC) et Jane Lecomte, Professeur de l’Université Paris-Sud au laboratoire Ecologie, Systématique et Evolution (ESE, UPSud-CNRS-AgroParisTech), dans un article publié dans la revue Science.


Système de protection naturel installé au Plitvice Lakes National Park (Croatie) pour réduire l'impact des visiteurs sur la biodiversité. © François Sarrazin

La plupart des efforts actuels pour conserver la biodiversité sont principalement centrés sur les bénéfices sociaux, économiques ou culturels que l'espèce humaine peut en retirer à court terme. Ainsi, actuellement, les stratégies de gestion et de conservation de la biodiversité encouragent essentiellement de privilégier la conservation de certaines populations, espèces, communautés ou écosystèmes en fonction de critères et de valeurs essentiellement basés sur le bien-être humain. Or, ces stratégies peuvent influencer l'évolution de la biodiversité dans son ensemble. C’est le cas notamment des stratégies d’exploitation de la biodiversité et a fortiori d’ingénierie génétique mais aussi des stratégies de protection et de restauration de biodiversité à des fins de services écosystémiques.

Les deux chercheurs français rappellent dans la revue Science l’importance cruciale de la prise en compte de l’évolution et invitent à considérer une stratégie « évocentrée » de la conservation. De leur constat, ils déduisent en effet que les sciences de l'évolution comme certaines considérations éthiques sur la biodiversité pourraient apporter un éclairage crucial quant à la conservation de la biodiversité.

Plaidoyer pour une vision « évocentrée »

Le constat est quasiment sans appel. Initiés au néolithique et amplifiés depuis la révolution industrielle démarrée à la fin du XVIIIème siècle, les activités humaines entraînent un impact significatif sans précédent sur les écosystèmes. A tel point, que certains scientifiques ont estimé que la Terre était entrée à cette occasion dans une autre période géologique : l'Anthropocène.

Dans cette nouvelle période géologique, les choix de l’Homme déterminent de façon inédite l'évolution globale de la biodiversité. Et ils sont cruciaux parce que nos relations aux autres formes de vie et à leur évolution définissent ce que nous sommes ou prétendons être. En effet, les considérations éthiques à la base de nos relations aux non-humains sont tout sauf neutres pour les dynamiques évolutives en général, humains et non humains compris.

Or, force est de constater la frilosité actuelle sur le sujet, le manque d'ampleur des actions mises en œuvre et enfin la vision très anthropocentrée de notre rapport au vivant, c'est à dire exclusivement centrée sur les bénéfices à court terme que la biodiversité pourrait nous apporter.

C'est ce constat qui interpelle les deux chercheurs qui, dans leur article publié dans dans la revue Science, posent des questions fondamentales : s’agit-il de cesser toute conservation de la biodiversité dans une forme d’Anthropocène aveugle ? D’assurer notre bien-être immédiat ou de soutenir les besoins de base des futures générations humaines dans un Anthropocène délibéré ? Ou s’agit-il d'accepter les dynamiques spontanées et les trajectoires évolutives des non-humains au-delà de nos besoins en dépassant l’Anthropocène ? Cette dernière stratégie citée, dite « évocentrée », qui prend en considération le reste du vivant est entièrement nouvelle à l'échelle de l'évolution.

Conserver le potentiel évolutif du reste du vivant requiert de passer de la question « pourquoi conserver la biodiversité» à la question « pourquoi la laisser détruire». Selon François Sarrazin et Jane Lecomte, cette stratégie impliquerait une transition évolutive majeure, ce qui peut expliquer les résistances à sa mise en œuvre mais constituer aussi, dans le même temps, un challenge central pour le devenir de nos sociétés.

Contact : Jane Lecomte – Laboratoire Ecologie, Systématique et Evolution – ESE (UPSud/CNRS/AgroParistech)

Référence
« Evolution in the Anthropocene » F. Sarrazin, J. Lecomte ; Science 26 février 2016, Vol 351 Issue 6276 pp 922-923, 10.1126/science.aad6756

Dernière modification le 15 mars 2016