Du rap en sujet d'examen, aucune copie blanche !

Par Gaëlle Degrez / Publié le 20 janvier 2015

L'information s'est propagée à la vitesse de la lumière sur les réseaux sociaux : des étudiants en L1 de droit à l'Université Paris-Sud ont pu choisir de commenter une citation du rappeur français Booba comme sujet d'examen. Jean-Philippe Denis, leur professeur nous explique pourquoi il leur a proposé ce sujet.

Dans quel contexte avez-vous choisi une citation de Booba comme sujet de commentaire d'examen ?


Le professeur Jean-Philippe Denis. © DR

Au premier semestre, j'ai donné un cours d'introduction en gestion et science des organisations aux étudiants de L1 droit de l'antenne d'Orsay de la Faculté Droit, économie Gestion où je suis professeur. J'ai construit mon cours autour de nombreuses illustrations pratiques issues de l'industrie musicale du Hip-Hop. Cela a donné lieu à des séances très interactives avec de nombreux échanges avec les étudiants qui se sont passionnés pour le sujet.

Quelques temps avant les examens, certains d'entre eux m'ont contacté pour essayer de me sonder sur les sujets qui pourraient tomber. Je crois même qu'ils ont monté un groupe facebook pour en discuter ! Je savais donc qu'ils attendaient de ma part au moins un sujet un peu inventif. Et j'ai su que je l'avais trouvé lorsque je suis tombé sur l'interview du rappeur Booba publiée le 8 décembre par BFM Business. Inviter un rappeur sur une antenne dédiée à la finance peut paraître saugrenu.

En fait, la chaîne organisait un concours des «talents du trading» et l'un des participants qui figurait parmi les favoris de la compétition, se motivait en postant des extraits de chansons de Booba sur twitter. BFM Business a donc décidé de lui faire un clin d'oeil en interrogeant son musicien fétiche. Booba explique notamment que : "(…) ce qui manque un peu en France, c'est que l'on ne donne pas la parole ni les rênes à la jeunesse. C'est très conservateur, les entreprises aiment bien garder toujours les mêmes personnes aux mêmes postes".

Or c'est une des questions que nous abordons dans mon cours. L'une des première chose que l'on apprend en stratégie de management c'est qu'il nous faut retrouver un regard d'enfant pour être innovant et que nos organisations classiques ont du mal à faire la place nécessaire aux jeunes générations. C'est donc sur cette problématique que j'ai interrogé mes étudiants.

Pourquoi ce choix de l'industrie du Hip-Hop comme illustration pratique dans vos cours ?

C'est un cours que je fais depuis de nombreuses années et que j'aime beaucoup notamment parce qu'il s'adresse à de jeunes bacheliers, qui arrivent tout juste à l'université. Ils sont encore un peu perdus mais ils sont justement très réceptifs, encore faut-il adapter notre discours pour qu'ils l'intègrent. C'est ce que je n'ai cessé de faire au fil des années, de chercher la manière de leur parler de gestion et d'organisations, celle qui soit susceptible de parler au plus grand nombre d'entre eux.

Je me suis d'abord rendu compte que le point de convergence pouvait être la musique et plus particulièrement le hip-hop. Je m'y suis intéressé au départ parce que mes étudiants l'écoutaient et je me suis aperçu qu'il y avait là un modèle d'industrie particulièrement intéressant. Peut-être parce c'est un des rares mouvements musicaux où prédomine le collectif et donc où l'organisation est primordiale. Les auteurs en font eux-même l'essentiel de leurs messages et de leurs propos : dans ce milieu, on ne peut pas s'en sortir seul, il faut s'appuyer sur le collectif.

Et l'autre message important, c'est que quand vous partez de rien, vous êtes contraint d'innover, d'inventer d'autres manières de faire. Or c'est le message central de mon cours sur la gestion, en tous cas telle que je la conçois et telle que j'essaye de l'enseigner. La stratégie d'entreprise que l'on résume trop souvent au seul objectif de profit est surtout liée à la volonté d'entreprendre. Entreprendre, c'est d'abord ne pas attendre que les choses vous arrivent toutes seules mais se prendre en main. Les outils de gestion ne sont utiles que dans la manière dont ils vont accompagner le chemin qu'on a envie de suivre, mais ils ne sont certainement pas une fin en soi.

Bref, l'industrie musicale du Hip Hop regorge d'exemples particulièrement intéressants à étudier en matière de management et d'organisation. C'est d'ailleurs pour cela que j'ai  rédigé un manuel sur le « Hip Hop management » qui est sorti en mai dernier.

Êtes-vous satisfait de la qualité des copies rendues ?

Ce que je peux déjà vous dire c'est qu'une bonne moitié des étudiants a choisi ce sujet, alors même que l'autre était plus classique et du coup peut-être moins risqué. Ensuite deux choses m'ont étonné : d'abord n'avoir aucune copie blanche, ce qui est une première depuis le début de ma carrière et ensuite la longueur inédite des copies qui m'ont été rendues. Le sujet semble visiblement avoir inspiré mes étudiants !

Avez-vous été surpris par le « buzz » qui s'en est suivi sur les réseaux sociaux ?

Complètement, même si je l'assume totalement ! J'ai été touché de voir à quel point mes étudiants se sentaient fiers de pouvoir témoigner que dans un de leurs cours de gestion, à l'Université Paris-Sud, ils avaient étudié Booba. D'ailleurs, ces derniers jours, des étudiants que j'ai eu les années précédentes se sont remis à parler du cours sur les réseaux sociaux. Cela me conforte dans mon choix d'étayer mon cours qui aborde un domaine réputé théorique avec des exemples concrets qui parlent aux jeunes. Quand on est professeur, on cherche toujours le meilleur moyen de faire passer nos messages, et au fond, il n'y pas forcément besoin de grandes innovations techniques pour adopter une pédagogie qui marche.

Mais vous savez, ce sujet n'aurait suscité aucune surprise aux États-Unis par exemple. A l'Université de Georgetown à Washington, un cours de sociologie urbaine est consacré au rappeur Jay-Z et en 2013, Harvard a créé une bourse parrainée par le rappeur Nas pour financer des talents de hip-hop et favoriser ainsi l'égalité des chances.  

Et en conclusion, vous êtes-vous mis à écouter du Hip-Hop ?

Je suis tombé sous le charme de ce courant musical, même s'il faut un petit temps d'adaptation pour dépasser les morceaux les plus accessibles. Mais quand on y parvient, un monde extraordinaire s'ouvre à vous !

En ce qui concerne Booba justement, son histoire est passionnante et d'autant plus intéressante pour moi d'ailleurs qu'il est très lucide sur le monde de l'entreprise. Sa carrière démarre dans les années 90. Elle est d'abord liée à la radio Skyrock qui en fait sa marque de fabrique. Mais le musicien finit par se rendre compte que la relation n'est pas équilibré et qu'il est en fait lésé. Il rentre alors en conflit non seulement avec SkyRock mais aussi avec les majors notamment Sony et Virgin.

Il devient le premier musicien Hip Hop produire un album indépendant sous le titre Temps mort. L'expression n'est évidemment pas choisie au hasard et évoque le temps venu pour une communauté donnée de se révolter et de se réorganiser pour gagner son indépendance. Grâce à Booba, elle va y parvenir. Comme vous le savez, le sujet du partiel a circulé sur les réseaux sociaux et a fini par lui parvenir. Il a alors posté le sujet sur son site Instagram avec ce commentaire : "une jeunesse qui s'ennuie est une jeunesse qui détruit".

Quelle résonance avec une question qui nous préoccupe tous : comment redonner de l'espoir à la jeunesse ? Cette question est centrale et récurrente dans les morceaux de hip-hop. Elle l'est aussi sous une forme ou une autre à l'université. Et dans tous les cas, la meilleure solution est toujours la même : il faut donner de l'espoir, il faut transmettre le goût d'entreprendre.

Dernière modification le 20 janvier 2015