Jubilé de Jean Monnet, retour sur la table ronde : « L’engagement, parcours singuliers d’anciens étudiants »

Par Sabine Ferrier / Publié le 21 juin 2018

A l’occasion des 50 ans de la Faculté Jean Monnet de l’Université Paris-Sud était organisée une table ronde sur l’engagement des anciens diplômés à travers notamment leurs parcours professionnels. Sylvie Retailleau Présidente de l’Université Paris-Sud, le Doyen Antoine Latreille et les trois précédents Doyens Pierre Sirinelli (1994-1998), Jean Pierre Faugère (1998-2008) et Jérôme Fromageau (2008-2013) mais aussi Philippe Laurent maire de Sceaux étaient présents.


© M. LECOMPT / UPSUD

La table ronde était animée par Antoine Garapon ancien diplômé de la Faculté mais aussi magistrat et journaliste à France Culture où il anime l’émission « Matières à penser ». Cette rencontre a permis d’aller à la rencontre des engagements et parcours de quatre anciens diplômés et de confronter les regards sur leurs études et leurs parcours.

Antoine Garapon a rappelé que les anciens diplômés conviés à cette table ronde faisaient partie de la grande famille, notamment judiciaire, de la Faculté Jean Monnet et que tous les juristes présents s’étaient finalement déjà rencontrés, ou au moins croisés dans leurs vies professionnelles.

En matière d’engagement et de parcours professionnel, Antoine Garapon rappelait que beaucoup de choses avaient commencé pour lui à la Faculté Jean Monnet tout en se souvenant ému de l’équipe de rugby de la fac à laquelle il avait appartenu ou encore aux affrontements entre groupuscules d’extrême-droite et d’extrême-gauche auxquels il avait pu assister.

Juriste chez EDF, où elle travaille sur le droit du numérique et plus spécifiquement sur la protection des données personnelles, Anne-Cécile Rohou (1) a démarré le tour de table. Elle a rappelé l’époque où, étudiante à la Faculté, son engagement en matière de sport paralympique lui demandait jusqu’à enchainer 10 entrainements par semaine en plus des cours. « Ce double engagement était très dur mais il a porté ses fruits puisque j’ai obtenu plusieurs titres olympiques ». Elle a ajouté que son engagement pour ce sport lui a permis d’entrer en contact avec EDF qui était déjà le partenaire historique et principal de la Fédération Handisport. « Cela m’a donné envie de candidater chez eux, j’ai précisé dans mes centres d’intérêts la natation et les jeux paralympiques et je crois que cela a vraiment joué en ma faveur ! ».

Sonia Maktouf, avocate tunisienne, a expliqué pour sa part son engagement en faveur de la défense des victimes du terrorisme. Tout au long de ses études elle a trouvé à Jean Monnet, une écoute, une confiance telle que cela lui a permis de présenter et réussir le barreau. Au delà de l’excellence de l’enseignement, elle a souligné l’importance de l’accueil de l’administration, et a rendu un vibrant hommage à l’ancienne Secrétaire générale de la Faculté, Jeannie Fabre. En matière d’engagement, elle a insisté sur la notion de « l’autre ». Quand je suis arrivée à la Faculté de Sceaux, j’étais cette « autre » car je venais de Tunisie. J’ai fini par ne plus être cette « autre » car je me suis parfaitement intégrée à la Faculté et j’ai été complètement acceptée. Je suis engagée dans la lutte contre le terrorisme parce que nous sommes considérés par les terroristes comme « des autres » justement. Face à cette barbarie mortifère, nous sommes tous des primo-sauveurs. « Nous sommes toutes et tous de potentielles victimes du terrorisme, nous sommes tous concernés, en cela c’est un combat que l’on doit mener ensemble ».

Seul économiste de cette table ronde, Gueiorgui Ianakiev a rappelé, non sans humour, qu’il avait été à la fois étudiant, chargé d’enseignement et membre du personnel de la Faculté Jean Monnet allant à cumuler les trois casquettes en même temps. « Je terminais mon doctorat à la Faculté, j’étais aussi chargé de TD et comme j’avais besoin d’argent pour financer la fin de mes recherches j’ai fini par trouver un emploi au sein de l’administration de la Faculté ». Plus sérieusement, Monsieur Ianakiev a évoqué son engagement pour l’Union Européenne... « Parce que le Brexit a prouvé que l’Union Européenne n’était pas un acquis ». Un engagement politique que la Faculté Jean Monnet a su nourrir « Nous avons eu la chance de bénéficier de cours en économie notamment moins techniques que philosophiques (...).  Cette Faculté nous a donné envie de nous engager, je me suis toujours senti libre ici de m’exprimer et donc de m’engager. Je dois énormément à la Faculté dont le nom est très symbolique pour ma carrière d’ailleurs ! La Fac nous a poussés à ne pas avoir honte de défendre nos idées, à nous engager finalement ! »

Le magistrat, Éric Halphen a tenu à rappeler que la Faculté Jean Monnet lui avait permis de « faire ses humanités » au sens propre de l’expression, il a pu y « former son esprit par les lettres ». L’ancien étudiant est revenu sur ses meilleurs souvenirs à Sceaux : « Quand on me demande mes meilleurs souvenirs dans cette fac, je mets toujours du temps à répondre, non pas que je ne sache pas quoi répondre mais parce que j’en ai trop ». Il enchaine et raconte « Parmi mes meilleurs souvenirs, il y a ceux avec Daniel Fortin aujourd’hui numéro 2 des Echos, nous faisions tous les matins Versailles – Sceaux en mobylette. Il fallait avoir du courage pour venir jusqu’ici. La route n’était pas simple, il y avait même un endroit où il fallait poser le pied à terre ou prendre un sens-interdit… je crois que je n’ai pas souvent posé le pied à terre d’ailleurs » ajoute-t-il avec un ton malicieux. Il complète ses propos avec un second souvenir lié cette fois-ci au foyer de la Faculté qui était un vrai lieu de convivialité. Éric Halphen poursuit son discours en évoquant la cantine « gastronomique », ou encore les tournois de tennis. Il conclut son discours, plus sérieusement, en annonçant les qualités indispensables du juriste que la Faculté a su lui transmettre : un esprit clair, carré, précis et intransigeant. « On devient magistrat par engagement. C’est un métier très exigeant moins bien rémunéré que beaucoup d’autres professions juridiques. Aujourd’hui, il y a une désaffection des talents pour cette profession pourtant indispensable ! » Il rappelle le nécessaire engagement des citoyens qui doit être synonyme de prise de conscience et d’investissement pour faire changer la société. Il évoque à ce titre son engagement contre la corruption ainsi que son association Anticor. « Faire ses humanités, c’est aussi prendre conscience que dans l’humanité si chacun y met du sien, le champ des possibles peut changer considérablement.».

Dans une seconde partie de la table ronde, Antoine Garapon a questionné les participants sur les qualités d’un bon juriste.

Pour Anne-Cécile Rouhou, un bon juriste doit savoir réfléchir par soi-même : « C’est le bon sens qui fait sens » rajoute-elle.

Gueiorgui Ianakiev a expliqué qu’il ne savait plus trop s’il était juriste ou économiste. Il a complété son propos en ajoutant justement qu’une des qualités du juriste est d’être flexible tout en conservant rigueur et profondeur de la pensée. Juriste est pour Monsieur Ianakiev une capacité à réfléchir et à trouver des solutions créatives car il est beaucoup plus facile de « savoir » que « de décider et d’agir ».

Samia Maktouf est revenu sur des débuts à Sceaux pour expliquer son propos. « Quand je suis arrivée en France alors que je venais de Tunisie, j’ai assisté à un cours de droit civil auquel je n’ai presque rien compris. Le français n’était pas ma langue natale et avec ce cours j’avais l’impression de ne plus rien savoir de cette langue ». Elle a poursuivi son propos en expliquant que malgré ses différences elle avait été acceptée telle quelle et elle avait fini par être intégrée. « Nous ne sommes pas tous identiques mais par contre nous sommes tous égaux. Nous ne devons pas finir tous identiques car il faut travailler et faire dialoguer nos différences. Par contre, il faut conserver cette notion d’égalité et le juriste a un rôle stratégique a joué. ».

Pour Eric Halphen, les qualités du juriste sont celles de l’Homme d’abord. Ensuite, il y a « un courage à ne pas se contenter du lit des habitudes ». Il faut avoir à chaque fois un regard « naïf ». Ce mot est aujourd’hui très péjoratif pourtant il est synonyme de « regard neuf » et de « fraicheur », ce qui est important lorsque l’on intervient dans un dossier. Il a aussi insisté sur la nécessaire « froideur » du juriste qui est une forme de neutralité. Il a expliqué d’un ton volontairement provocateur « j’ai croisé des braqueurs de banque très sympas et des victimes très ennuyants ».

Antoine Garapon a complété les propos des trois intervenants en affirmant que l’avenir du juriste est moins dans la profession du juriste que l’animation d’une communauté de juristes. « Nos professions sont bousculées aujourd’hui, il faut créer de nouveaux ponts, valoriser les passerelles déjà existantes et éviter le cloisonnement. L’enjeu de demain pour la Faculté Jean Monnet est de rester cette Faculté « phare » pour le Droit et l’enseignement du Droit. La communauté des juristes, sera notre force de demain ».

Enfin, en guise de conclusion, le Doyen Antoine Latreille a rendu un hommage appuyé à l’ancien Doyen et vice-Président de l’université, le Pr d’économie Jean-Pierre Faugère, qui a organisé l’ensemble des festivités du Jubilé de la faculté et plus particulièrement cette table ronde et a conclu  ainsi ce temps fort du jubilé:  « Dans 50 ans, la Faculté sera encore plus excellente car elle est tenue par des personnes merveilleuses mais surtout parce qu’elle a une âme ! ». Gageons qu’il a raison.

A l’occasion du Jubilé, trois doctorants ont présenté leur thèse en 180 secondes :
Camille N’Guessan, Droit privé, IDEP sous la Direction de David BAKOUCHE présentait « La décence en droit privé »

Constance Lehman, Droit privé, CERDI sous la Direction de Françoise Labarthe « Essai sur le prix des contrats »

Kailiang Ma, Droit privé IDEP sous la Direction de Véronique MAGNIER in IDEP « Comparative Legal Analysis on the Shareholders’ Rights Protection Regimes in Financial Holding Companies »

 

Notes :

1. Anne-Cécile Rohou 1 médaille d'Or, 2 médailles d'argent, 4 médailles de bronze aux Jeux Paralympiques pour ses performances en natation

Dernière modification le 21 juin 2018

Retour en images sur le jubilé de la Faculté Jean Monnet

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