"Amplifier et fédérer les actions en faveur de la biodiversité sur les campus"

Par Delphine Albert / Publié le 15 juin 2018

Chargée de Mission Environnement et Développement Durable à l’Université Paris-Sud, la scientifique Jane Lecomte pose un regard original sur nos comportements d’humains face aux crises environnementales actuelles et notre relation aux non-humains dans le contexte évolutif des espèces. Une réflexion nourrie par son travail d’enseignante-chercheuse et de directrice du Laboratoire d’Ecologie, Systématique et Evolution. A l’occasion de la semaine du Développement Durable qui s’est déroulée du 29 mai au 2 juin 2018, cette spécialiste de la biologie de la conservation revient sur ses engagements écologistes, les enjeux de la préservation de la biodiversité sur les campus et son rapport au Jardin botanique et universitaire.


Jane Lecomte

Vous êtes chargée de Mission Environnement et Développement Durable à l’Université Paris-Sud, que revêt cette responsabilité ? 

Il s’agit d’une mission menée auprès de Jean-Michel Lourtioz, vice-président « Campus, Patrimoine et Développement Durable ». Elle s’inscrit dans la continuité d’une démarche initiée sous la présidence de Guy Couarraze (2009-2012, NDLR) qui avait demandé aux personnels et étudiants de toutes les composantes de participer au concours « 40 idées pour l’avenir » à l’occasion des 40 ans de l’établissement en 2011. Parmi les thèmes abordés, de nombreuses propositions relevaient de la protection de l’environnement que ce soit des actions visant à réduire le gaspillage, notamment par le recyclage des papiers et des téléphones portables, des questions d’énergie ou de la mise à dispositions de vélos. De mon côté, j’avais porté avec d’autres collègues un projet qui visait à favoriser la biodiversité sur l’ensemble des composantes. Je suis écologue, ce qui m’intéresse c’est le vivant. Devant la richesse de toutes ces propositions, l’idée a émergé de mener un programme qui intégrerait ces différentes approches. Le dossier « Paris-Sud, Université Verte » figurait parmi les quatre lauréats du prix de la Fondation Paris-Sud Université.

Comment s’est déroulé la reconnaissance de ces engagements comme stratégie institutionnelle ?

Il a fallu identifier des actions transversales à tous les services qui nous semblaient dans la continuité de solutions déjà existantes mais à fédérer et à amplifier à court et long terme. Elles englobent des questions d’éducation, de lutte contre les discriminations et visent à créer du lien. On ne peut mettre en place des actions de préservation de la biodiversité que s’il y a une connaissance et une prise en compte de l’importance du vivant pour le bien-être humain mais également au-delà, un respect de ce vivant. Cela nécessite de l’éducation et de la recherche. Il fallait pouvoir identifier des projets sur lesquels l’Université puisse engager des financements et communiquer. Cette légitimité institutionnelle était nécessaire. Elle a débouché sur l’identification d’une stratégie de Développement Durable et de Responsabilité Sociétale inscrite au plan de gestion de l’établissement en 2017. A présent, nous souhaitons nourrir le projet d’idées nouvelles.

Par quel processus, les idées sont-elles recueillies ?

Au lancement du projet « Paris-Sud, Université Verte », un forum avait été organisé pour faire remonter des informations venant de la base. Par la suite, une cellule s’est organisée afin de cerner l’ensemble des acteurs concernés. Elle est constituée de représentants des services et des étudiants. Des fiches ont été mises à disposition sur l’intranet du site de l’Université afin d’enregistrer les actions mises en place, avec une durée, un lieu, les contacts, les résultats attendus et le budget prévisionnel. Aujourd’hui, on recense une quarantaine d’actions. Les propositions se font selon des objectifs déjà identifiés ou ouvrent de nouvelles pistes qu’il s’agisse d’amplifier la promotion autour de la création d’un jardin de la biodiversité, de réduire la pression sur les écosystèmes et les ressources naturelles sur les campus ou de lutter contre l’artificialisation des espaces et la banalisation des paysages - notamment vis-à-vis du campus vallée qui va faire l’objet d’une réhabilitation. Les projets doivent également permettre de s’identifier auprès de la région, de préparer un dossier de labellisation « éco-jardin », d’inscrire clairement la protection de la biodiversité et la qualité des sols dans les projets immobiliers, de structurer l’inventaire et le suivi de la biodiversité en s’appuyant sur les personnels et les étudiants et d’optimiser la gestion des déchets d’équipements électriques et électroniques.

La Semaine du Développement Durable s’est déroulée à l’Université Paris-Sud du 29 mai au 2 juin 2018. Comment s’inscrit cette manifestation dans vos actions ?

Avec « Paris-Sud, Université Verte » est née l’idée de créer un moment festif autour de ces engagements, de réunir des associations étudiantes et extérieures mais qui gravitent autour du campus. Cela a coïncidé avec la création de la Journée du Développement Durable au niveau national. Aujourd’hui, elle s’inscrit dans un évènement européen. Tous les ans, un thème est choisi (En 2018 : La transition, et si on changeait, NDLR). Des animations, expositions, films et conférences apportent un éclairage sur un point particulier. Lors de la dernière édition, une course a été organisée par des étudiants de l’UFR STAPS, l’année passée, les participants se sont retrouvés autour d’un grand buffet. C’est alors l’occasion d’échanger, de faire connaître les actions menées sur le campus.

Lors de vos allocutions, vous insistez sur la distinction entre développement durable et soutenable ? Qu’implique cette différence de sémantique ?

Le terme de développement durable ne fait pas l’unanimité, certains lui préfèrent le terme de développement soutenable voire de transition écologique. Avec l’expression de « développement durable » se perpétue l’idée que l’on va assurer à nos descendants le même bien-être sans changer fondamentalement notre manière de fonctionner alors même que de nombreuses données scientifiques font état de l’érosion des ressources et de la biodiversité, de problèmes de pollution, de dérèglements climatiques et d’extinction d’espèces. Le modèle économique sur lequel repose la société actuelle n’envisage pas la finitude des ressources et ne part donc pas de ce principe pour construire son développement. Ce n’est pas en appliquant des rustines que le système sera viable. Il faut revoir à la base nos modes de fonctionnement. C’est là ma conviction. Le développement soutenable entend proposer un modèle qui permette de prendre en compte en amont le fonctionnement et les problématiques du système terre.

Cet engagement pour la biodiversité s’illustre-t-il dans votre formation scientifique et votre parcours professionnel ?

J’ai toujours eu un attrait pour les sciences de la vie et en particulier les individus, les communautés et les interactions entre elles. Au départ, je ne savais pas que cela correspondait à de l’écologie scientifique. Je savais que c’était ce que je voulais faire sans savoir que cela existait ! Avec une vision un peu naïve, je m’imaginais avec un filet à papillons en Afrique. Finalement, je me suis retrouvée en Lozère à attraper des lézards et à récolter du colza dans le Loir et Cher mais sans aucune déception car entretemps, j’ai découvert que l’écologie offrait une autre façon d’envisager son environnement ! Que l’on s’intéresse à des cloportes, des micro-organismes ou des plantes, c’est la manière d’envisager les relations entre le vivant qui s’avère passionnante, notamment à enseigner ! La pédagogie me tient particulièrement à cœur. L’intérêt pour le domaine du social, c’est-à-dire les relations entre les humains et les non-humains, m’est venu plus tard en constatant l’incapacité humaine à réagir face à l’érosion de la biodiversité. Cela m’a poussée à explorer la première source des dérèglements de l’environnement qu’est l’agriculture et comment ramener de l’écologie dans les systèmes de productions. Nos fonctionnements d’humains nous ont menés dans une impasse. Dans mes recherches en collaboration avec des philosophes, des sociologues et des anthropologues, j’explore les raisons profondes de ce processus, ce qu’il faudrait changer dans nos mentalités pour basculer dans un respect des non-humains au-delà de nos intérêts immédiats et futurs. Cela appelle à une transition majeure. Cette démarche pourrait nous singulariser au sein du vivant, pour autant qu’on envisage que l’on ait un comportement qui nous différencie des autres espèces, ce qui reste encore à prouver.

Quel regard portez-vous sur la qualité environnementale du Jardin botanique et universitaire de Paris-Sud ?

Plus que les questions d’identification des espèces, qui font évidemment partie des exigences scientifiques des jardins botaniques, ce qui me ravit c’est la diversité que recèle le Parc en termes de formes, d’espèces mais aussi de pratiques. Le Jardin botanique s’avère un lieu de démonstration, de recherche, d’éducation et de pédagogie à la fois pour étudiants et le grand public. Il permet de présenter des initiatives innovantes en termes de préservation notamment des dynamiques du vivant. Le Jardin botanique doit présenter la biodiversité non pas de façon muséale mais comme source d’évolutions et d’adaptation du vivant.

 


Cet article est issu du dernier numéro de l'Echappée verte, le journal du Service Environnement et Paysages, téléchargeable sur la page du jardin botanique de Launay, jardin universitaire

Dernière modification le 18 juin 2018