Zones humides, quelles ressources !

Par le Service Environnement et Paysages de l'Université Paris-Sud

Qu’ils soient naturels ou nés de la main de l’homme, les milieux humides recèlent bien des richesses. Mares, roselières, aulnaies et tourbière modèlent les paysages du Jardin botanique et universitaire de Paris-Sud tissant un maillage de réservoirs de biodiversité, de supports à la recherche et d’espaces d’agrément.

"Beaucoup de personnes pensent que ce sont des lieux anodins et communs dont il n’y a plus rien à découvrir mais c’est tout le contraire !", s’enthousiasme Ludwig Jardillier, maître de conférences à l’Université Paris-Sud. "J’ai débuté mes recherches sur les lacs puis les océans mais je retourne à l’étude des mares car ce sont des milieux fascinants".

Pour ce spécialiste en écologie microbienne, ces petits écosystèmes de faible profondeur (env. 2 mètres) s’avèrent d’une telle richesse qu’ils permettent aux équipes du Laboratoire d’Ecologie, Systématique et Evolution (ESE) de disposer de modèles réduits pour expliquer le fonctionnement des grands écosystèmes aquatiques. « Cela amuse souvent les océanographes lorsque que je leur dis que j’étudie les mares pour comprendre les océans ! », confie le chercheur. A tel point que des études menées dans les années 2000 à la mare Morel (derrière le bâtiment 301), ont révélé la présence de micro-organismes évoluant bien loin de la vallée de l’Yvette… dans les fosses abyssales au large du Japon !


La mare pédagogique en pleine effervescence

Imaginée au XIXe siècle par le paysagiste Jean-Marie Morel - à qui elle doit son nom, cette mare n’en finit pas d’intriguer. Avec son fond et ses contours en béton caractéristiques des aménagements des jardins pittoresques, cet espace de quelques mètres carrés, ceints d’aulnes et de tilleuls, trahit bien souvent sa présence aux passants par la forte odeur se dégageant de ses eaux. L’accumulation de la matière organique (feuilles d’arbres et autres débris) a généré un fond vaseux de près d’un mètre de haut à l’origine de dégagements de gaz (mal)odorants comme le méthane. "En dégradant la matière, les bactéries consomment tout l’oxygène disponible créant ainsi un milieu anaérobie. Dans de tels environnements, les microorganismes réalisent des symbioses très intéressantes pour la recherche", explique Ludwig Jardillier.  "On y prélève souvent des échantillons pour réaliser des tests ».

Bien que pour la plupart invisibles à l’oeil nu, ces micro-organismes (bactéries, phytoplancton, zooplancton) assurent un rôle essentiel dans le bon fonctionnement des  écosystèmes. Leur biomasse apparaît ainsi sans commune mesure avec celle des poissons ou même des insectes à l’échelle des milieux aquatiques. Leur biodiversité, fortement conditionnée par la localisation de leur habitat, trouve un cadre accueillant dans la variété de mares du Parc de Launay. Forestier (bât.330), plus ou moins boisés (verger, PCEM, mares des examens et du centre équestre), ornementaux (Pagode, mare Morel, mare au lotus (bât. 360)) ou encore pédagogique (bât. 360), ces milieux, soumis à des expositions différentes (ensoleillée, ombragée), développent des biocénoses originales (ensemble des êtres vivants et de leurs interactions au sein d’un écosystème) sensibles aux facteurs de températures et luminosité.

Creusé en partie lors de la construction du centre universitaire dans les années 1950, le réseau de mares trouve son alimentation dans les infiltrations de pluie sur le plateau de Saclay dominant la vallée de l’Yvette. « L’eau va traverser une large couche de sable de Fontainebleau jusqu’à trouver une couche d’argile imperméable correspondant à la zone des résurgences qui apparaissent au niveau du campus », analyse Stéphane Bazot, enseignant-chercheur à l’ESE. Avant de rejoindre l’Yvette, les ruissellements vont irriguer tout un ensemble de zones humides dont les mares ne sont qu’un élément. « Il s’agit de milieux plus ou moins inondés en permanence, des prairies humides jusqu’aux boisements humides qui dépendront des battements de la nappe phréatique », précise le docteur en sciences agronomiques, « l’eau en est le principal facteur déterminant » selon la définition de la convention de Ramsar » (NDLR. Convention internationale relative aux zones humides, 1971).

En charge de plusieurs enseignements en biologie et écologie, Stéphane Bazot prépare ses étudiants à l’analyse des adaptations morphologiques et anatomiques des plantes hydrophytes (aquatiques) et hélophytes (semi-aquatiques). Parmi les champs d’investigation, les aulnaies-frênaies bordant les berges de l’Yvette font l’objet de diagnostics approfondis (sol, dynamique végétale) dans le cadre du master Biodiversité, Ecologie, Evolution. La ripisylve, cette formation végétale ligneuse et herbacée le long des cours d’eau, remplit bien des services écosystémiques : maintien des berges, corridor écologique, habitat spécifique mais aussi zone d’épuration.

Une fonction de filtration également à l’oeuvre dans les roselières. « Elles ont un rôle phyto-épurateur primordial dans le traitement de la matière organique, des minéraux et des polluants aux métaux lourds ou organiques (pesticides). C’est le cas pour les phragmites qui ont la capacité de stocker ces derniers dans leur biomasse. On parle alors de phyto-extraction », détaille Stéphane Bazot. Présentes notamment au sein de l’Espace Naturel Sensible de la Guyonnerie, ces zones humides où poussent principalement des roseaux s’affichent en forte régression sur le territoire national. Si tous ces milieux sont amenés à se combler naturellement par l’envahissement progressif de la végétation, l’atterrissement (accumulation de matière) et finalement la colonisation par les ligneux, ces processus possèdent des dynamiques lentes.


Parade nuptiale de Sympetrum Sanguineum

Bien que les changements climatiques (sécheresses répétées, évènements météorologiques extrêmes) jouent un rôle à plus ou moins long terme dans la pérennité des milieux humides, les activités humaines représentent également une menace directe à court terme. « La première cause de régressions des zones humides provient de l’urbanisation et de la canalisation des cours d’eau, alerte Stéphane Bazot. Dans les années 1980, le réaménagement des berges de l’Yvette a dégradé le lien entre la rivière et ses aulnaies ». Depuis 2013, le SIAHVY (Syndicat Intercommunal pour l’Aménagement Hydraulique de la Vallée de l’Yvette), en étroite collaboration avec l’Université Paris-Sud, oeuvre à la restauration de la continuité écologique de l’Yvette conformément à la directive européenne Cadre sur l’Eau. Suppression des ouvrages hydrauliques, création de méandres, aménagements  de zones d’expansion des crues doivent conduire à reconnecter l’Yvette à ses zones humides. D’importants travaux débuteront ainsi en 2018.

Car la gestion des zones humides requiert souvent des moyens et des compétences spécifiques. « L’entretien des mares nécessite parfois un investissement humain et matériel important, explique Céline Riauté, responsable du Service Environnement et Paysages. Pour maintenir un certain équilibre, notamment en termes de luminosité pour certains insectes (odonates en particulier), il est quelque fois nécessaire de réouvrir les milieux en procédant à un éclaircissage de la végétation alentour ». Très appréciée des étudiants, la mare pédagogique (360) fait l’objet d’un entretien régulier pour maintenir un équilibre entre les espèces végétales (Nympheae, Menyanthes trifoliata) et limiter la prolifération des roseaux (Phragmites australis), joncs (Scirpus lacustris) et autres carex. De la diversité floristique dépendra en partie la diversité des niches pour la faune : abris contre les prédateurs, lieu de reproduction ou de pontes pour les amphibiens, poissons et insectes.

Une biodiversité propice aux enseignements dès le plus jeune âge. « De nombreux projets ont été menés en milieu scolaire à travers les mares. J’apporte alors mon expertise aux écoles pour leur aménagement. Nous nous employons à favoriser la diversité des habitats en créant des niveaux d’eau différents, en utilisant des matériaux à la granulométrie variée (sables, cailloux), rapporte Ludwig Jardillier. Un particulier qui décide de créer une mare dans son jardin peut lui aussi accueillir une belle biodiversité notamment en fonction du type d’entretien retenu. Les micro-organismes vont rapidement coloniser le milieu et modifier sa physique pour l’implantation des macro-organismes ». Un projet à creuser !

Cet article est publié dans le Numéro 9 de l’Échappée Verte, le journal de Service Environnement et Paysages, téléchargeable sur la page du jardin botanique de Launay, jardin universitaire.

Dernière modification le 18 octobre 2017