Faut-il avoir peur des volcans ?

Par Gaëlle Degrez / Publié le 29 septembre 2014

Deux volcans font actuellement la Une de l'actualité. Le 29 août dernier, le volcan islandais Bardarbunga est entré en éruption, et ce sans discontinuer jusqu'à ce jour, provoquant finalement une pollution de l'air très inhabituelle sur une grande partie du nord de l'Europe. Le 27 septembre, c'est le réveil du volcan japonais Ontake qui a entraîné le décès de 30 randonneurs pris au piège. Simples phénomènes naturels spectaculaires ou véritables dangers ? Décryptage avec Jacques-Marie Bardintzeff, volcanologue, Professeur au département des sciences de la Terre de la Faculté des sciences de l'Université Paris-Sud et chercheur au laboratoire de Géosciences Paris-Sud (GEOPS - UPSud/CNRS), de retour d’Islande.


Jacques-Marie Bardintzeff, vulcanologue et professeur au département des sciences de la terre de la Faculté des Sciences de l'Université Paris-Sud. © JM. Bardentzeff - UPSud

Gaëlle Degrez. Plusieurs volcans ont fait la Une de l'actualité en quelques semaines. Est-ce le signe d'une augmentation de l'activité volcanique ?
Jacques-Marie Bardintzeff. Ce n'est qu'une impression due certainement à l'augmentation de la couverture médiatique. En réalité, les données que nous avons sur de grandes périodes sont stables. Le nombre d’éruption est assez constant dans le monde. Sur les 1550 volcans qui sont actifs actuellement dans le monde, sans compter les volcans sous marins dont le nombre est plus difficile à déterminer, chaque année une cinquantaine font une éruption. Une moitié se situent en Asie. Certaines de ces éruptions peuvent durer plusieurs semaines, ce qui fait qu'il y a toujours, quand on parle à un moment donné, une éruption qui se passe quelque part dans le monde, voire plusieurs éruptions à la fois, entre trois et cinq en moyenne. 

En Europe combien de volcans sont sous surveillance rapprochée ?
Sur les 1550 volcans, une centaine sont considérés comme très dangereux et sont surveillés par des observatoires et donc du personnel scientifique et technique qualifié qui se relaye 7 jours sur 7 et 24 h sur 24. En Europe, les zones sous surveillance se trouvent en Italie où trois volcans sont surveillés, le Vésuve, l’Etna et le Stromboli ainsi qu'en Islande où près d’une dizaine de volcans se réveillent à tour de rôle. On peut aussi ajouter la Grèce, avec l’Ile de Santorin qui est une île volcanique où la dernière éruption date de 1950. Ces volcans européens sont d'autant plus surveillés, qu'ils se trouvent souvent dans des zones peuplées.

Quand vous parlez d’une surveillance 24h sur 24, cela signifie qu’un volcan peut se réveiller en quelques heures ?
Se réveiller en quelques heures est assez rare mais ceci vient de se passer au Japon. Le plus souvent, l'éruption est précédée pendant quelques jours voire quelques heures par des mouvements de magma en profondeur. C'est ce qui s'est passé en Islande où mes collègues ont détecté dès le 16 août, soit deux semaines avant l'éruption, une énorme activité sismique.


Le volcan Bardarbunga en éruption en Islande. © JM. Bardentzeff - UPSud

Tous les volcans présentent-ils le même danger potentiel ?
Tous les volcans sont différents. Certains restent modestes, émettent juste régulièrement des coulées de lave. Par exemple en ce moment les volcans à Hawaï ou à la Réunion ont des coulées de lave quasi chaque année voire en continu. Inversement, selon leur situation géologique ou selon leur dynamisme, certains volcans peuvent faire des éruptions explosives avec des projections de panaches de cendre et de gaz qui montent à plusieurs dizaines de km de haut. On parle alors d’éruption de type plinien, en référence à Pline l’Ancien et Pline le Jeune qui avaient observé l'éruption du Vésuve qui a décimé Pompéi en 79 ap. J.-C.

Les volcans les plus dangereux sont ceux qui émettent des nuées ardentes, c'est-à-dire des nuages brûlants de gaz et de cendre qui vont en dévaler les flancs. C’est ce qui s’est passé à la montagne Pelée en 1902. Sa nuée ardente paroxystique du 8 mai 1902 reste célèbre pour avoir en quelques minutes entièrement détruit Saint-Pierre qui était alors la plus grande ville de l’île de la Martinique. Tous les habitants, soit près de 28 000 personnes y laissèrent la vie. Ces volcans sont terrifiants, très dangereux pour les humains. Ils sont néanmoins bien repérés et donc très surveillés.

Enfin, certains volcans peuvent avoir des comportements mixtes, comme c’est le cas par exemple du Vésuve qui a fait des éruptions majeures, d’autres moindres, parfois modestes notamment au 18ème et 19ème siècle. Si le Vésuve devait se réveiller, dans un premier temps on ne pourrait pas savoir s’il s’agit d’une éruption majeure ou plus modeste.


Le volcan Bardarbunga en éruption en Islande. © JM. Bardentzeff - UPSud

Doit-on craindre une éruption massive qui aurait des conséquences pour la planète?
C’est une question d’échelle. Le Bardarbunga qui est en activité depuis déjà trois semaines a vomi au total 1/2 km³ de lave, ce qui est déjà beaucoup. Une éruption dix fois plus importante est heureusement dix fois plus rare. Ainsi au cours du dernier siècle, un événement de cette intensité s’est déroulé aux Philippines. En 1991, le Pinatubo a libéré 10 km³ de cendres et de pierres ponces, des roches volcaniques très poreuses et de faible densité. Si on prend encore un facteur de plus, l’éruption la plus importante des derniers siècles a eu lieu en 1815 en Indonésie.

Une éruption paroxysmale a décapité le volcan Tambora qui a rejeté environ 100 km³ de cendres, entraînant la mort de plusieurs dizaine de milliers de personnes. Et pour répondre encore plus précisément à votre question, il y a des éruptions cataclysmales qui ne rejettent non pas un, pas 100 mais 1000 voire 3000 km³ et qui se sont déjà produites dans un passé pas si lointain dont nous avons des témoignages géologiques. Le plus célèbre d'entre eux est situé dans le Parc de Yellowstone aux États-Unis où le volcan éponyme est entré en éruption il y a 600 000 ans, ce qui n’est pas si vieux que cela à l’échelle humaine et il a produit 1000 km³ de rejets.

Bien sûr, ce type d’éruption pourrait avoir un impact écologique au niveau mondial. Les productions d’aérosols, de gaz, de cendres, en quantité, pendant un certain temps, peuvent monter jusqu'à 50 km de hauteur et atteindre la stratosphère, pour être ensuite entraînés par des courants de la haute atmosphère et se répartir sur l’ensemble d’un hémisphère. Ces particules vont alors masquer une partie du soleil, entraînant un refroidissement, ce qu’on appelle un « hiver volcanique ».

On peut donc imaginer une baisse de 10 à 15° dans l’hémisphère nord. Les ports d’Hambourg et d’Anvers vont se mettre à geler, et cela peut durer pendant une quinzaine d’années. Cela deviendrait donc une catastrophe écologique. On ne sait pas comment les espèces animales et végétales réagiraient, sans parler de l’espèce humaine. On peut même aller plus loin, puisqu’il y a déjà eu dans le passé des éruptions qui ont duré pendant des milliers d’années et l’une d’entre elle, il y a 65 millions d’années, est invoquée par certains spécialistes comme étant une des causes de la disparition de nombreuses espèces entre l’ère Secondaire et l’ère Tertiaire, dont les dinosaures.


Le volcan Bardarbunga en éruption en Islande. © JM. Bardentzeff - UPSud

En dehors d’une surveillance constante, sommes-nous totalement démunis face au risque volcanique?
Aujourd'hui, nous avons de très bons outils de prévention. Quand un volcan se réveille, il se manifeste des micro-séismes, dus au magma qui vibre en profondeur. Même s’ils sont à peine perceptibles par l’Homme, ces micro-vibrations sont très bien enregistrées par nos capteurs. De même, le magma, en montant, fait un peu gonfler le volcan de quelques millimètres que nous sommes capables de mesurer. Nos outils de mesures sont très précis.

Les volcans sont équipés de balises et les mesures sont transmises en continu dans les observatoires où les scientifiques analysent ces données et sont immédiatement alertés par des paramètres anormaux, charge à eux d’en informer les responsables politiques, les maires, préfets voire ministres qui pourront alors, suivant la situation, procéder à une évacuation. Ces outils de surveillance sont notre meilleure arme parce qu'aujourd'hui, on ne sait pas lutter contre un volcan en éruption. Il faut quand même se rappeler que la force d’un volcan peut se comparer à celle de millions de bombes atomiques.

Ce sont des énergies énormes qui sont libérées, de l’ordre de 1020 joules lors des éruptions majeures. Pour l’instant on ne sait pas lutter. Il y a eu des tentatives, ne serait-ce que pour détourner des coulées de lave, par exemple sur l’Etna. En général elles ont échoué. Il y a eu quelques succès, notamment une fois sur une île islandaise, à Heimaey en 1973, où on a réussi à refroidir une coulée pour la dévier vers la mer et contourner la ville en contrebas. C’est la seule fois où cela a marché.

Aujourd’hui donc on ne sait pas faire, par contre cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas y réfléchir. Il y a 100 ans, Jules Verne avait proposé des idées qui à l’époque avaient paru saugrenues, et dont une partie se sont finalement révélées plutôt sensées. Donc pourquoi maintenant ne pas imaginer des scénarios susceptibles d’être opérationnels un jour. Pour l’instant, il ne s’agit que de pure fiction mais par exemple on peut envisager, aussi bien pour les séismes que pour les volcans, de les déclencher préventivement, avec des bombes bien placées, à un moment que l’on aura choisi et donc planifié et à intervalle régulier. En les provoquant, disons tous les dix ans, on peut obtenir des tremblements de terre et des éruptions dix fois plus faibles que si ces événements ont lieu naturellement tous les cent ans.

On peut aussi imaginer libérer le magma profond d’un volcan à des doses maîtrisées et beaucoup moins violente qu’elles auraient pu l’être. Mais pour l'heure, il ne s'agit que de pures hypothèses de travail et si une telle catastrophe devait advenir, nous serions démunis.

 

Quel pronostic concernant le volcan islandais?
Le volcan incriminé qui se nomme Bardarbunga est situé sous le glacier Vatnajökull qui est grand comme la Corse. La fissure par laquelle sort la lave s'est ouverte sur 1,5 km mais en direction du Nord Est, donc en dehors du glacier. C’est pour cela que pour l’instant l’éruption n’est pas explosive et ne menace pas l’aviation comme en 2010 mais différents scénarios sont envisagés par mes collègues volcanologues islandais. Soit l’éruption continue puis décline petit à petit, soit la fissure qui ne crache actuellement que par son extrémité nord est, s’ouvre sur plusieurs km, un peu comme une fermeture éclair, et le Bardarbunga fait une grosse éruption. C’est bien sûr l’hypothèse redoutée. Mais pour l'heure nous ne pouvons que surveiller la situation.

Pour aller plus loin
Jacques-Marie Bardintzeff est l'auteur de plus d'une vingtaine d'ouvrages, destinés à un public d'étudiants et de scientifiques mais aussi au grand public et aux jeunes, dont :
- «Pour les nuls présente Les volcans », Editions Gründ, 2014
- «Litchi dans l’espace », Editions Le Pommier, 2013
- «Le volcan se réveille », Editions Le Pommier, 2012
- «Volcanologie», Editions Dunod, 4e éd., 2011
- «Les volcans et leurs éruptions», Editions Le Pommier, 2010, 2e éd. 2013
- «Le grand livre des volcans du monde, séismes et tsunamis», Editions Orphie, 2010
- «Volcanologue. De la passion à la vocation», Editions Vuibert, 2009

Dernière modification le 29 septembre 2014